Lui a la direction de l'école primaire, elle celle de l'école maternelle, et enseigne à 60 mômes dans une classe unique. La benjamine pousse
bien, elle faisait déjà 3kg900 et 65 cm à la naissance, et restera grande et costaude longtemps.
Ils habitent la dernière maison à droite de cette grande allée qui aligne deux rangées de maisons sûrement identiques ou presque : les ? , des
indiens qui habitent en face ont deux filles avec des cheveux tressés qui leur arrivent au sol quand ils sont dénoués, et les P, qui ont la première maison à gauche, ont des enfants à peu près du
même âge que les leurs, et lui est aussi enseignant. C'est le boy et la fatma qui s'occupent de la maison et des enfants.
Ils décident donc, pour occuper leurs longs loisirs, de poursuivre leurs études : lui va devenir dans quelques années PEGC
français-histoire-géo et elle prof d'espagnol, mais seulement dans 15 ans. Ils suivent leurs cours par correspondance, au CNED. Elle doit se débrouiller pour l'accent, elle qui ne suivra jamais
un cours d'espagnol dans une classe, avec un prof. Des années plus tard, ils iront en vacance en Espagne, pour ses recherches de thèse. Avec le climat local, 50° à l'ombre à midi, la classe a
lieu de 7h à 11h, ensuite on reste cloîtré à la maison jusqu'à au moins 17 heures, pour aller ensuite à la plage où l'eau est souvent proche de 30°. On va aussi au Cercle, plus tard dans la
soirée, quand les petits sont couchés. Ils ont chosi d'éviter d'avoir "l'oeuf colonial", c'est-à-dire passer les après-midi au mess à boire du whisky et devenir ventripotants tout en jouant au
cartes inlassablement comme les vieux coloniaux. Une façon comme une autre d'occuper le temps de la sieste des enfants, à défaut de mettre en route le quatrième, dont lui ne veut absolument pas,
même par adoption, comme elle le lui suggère, puisque les médecins lui déconseillent quand même une quatrième grossesse. Porter un autre enfant aggraverait ses douleurs osseuses, et l'arthrose de
ses hanches.
Les fins de semaine, c'est la promenade à Doralé, au lac Assal, au plateau du serpent, les invitations au Cercle, les repas avec les autres
français, la messe : même si on n'est pas croyant, les enfants iront à la messe chaque semaine tant que les grands-parents maternels seront vivants, pour ne pas déplaire à ses parents à
elle.
L'été, on rentre en France une année sur deux, et c'est la visite rituelle aux Bretons, sa famille à lui. Sa mère s'est finalement mariée à un
charron quand il a eu 17 ans, et en a eu trois filles et un garçon. Ils les attendent comme le Messie, fiers de montrer celui qui a réussi dans la famille, l'instituteur ! De son côté à elle
aussi on est fier d'exhiber le couple d'enseignants, les intellectuels de la famille, ceux qui ont réussi financièrement aussi, et qui aident d'un côté à faire la salle de bains et les wc dans la
maison, de l'autre construisent ce qui deviendra la maison de famille. Dans quelques années les oncles et tantes des enfants viendront y passer quelques jours parfois, pour un coucou estival. Les
étés où ils restent à Djibouti, ils s'occupent d'une colonie de vacances dans l'arrière-pays, près d'un camp de lépreux.
Sur les photos, on le voit, en short et veste beige, chaussettes hautes, posant près de la jeep, son fils près de lui : il est fier, cambré,
le bouc noir et la mèche rebelle, la main sur la portière de la voiture. Il est petit, 1m65, et mince. Ses deux parents sont minuscules, sa mère n'a jamais fait plus de 1m49, et son père ne
paraît guère plus sur les vieux clichés qu'on nous montrera dans 35 ans, quand il acceptera enfin de rencontrer ce fils toujours renié, qu'on l'a forcé à reconnaître en justice mais à qui il n'a
jamais versé la pension alimentaire dûe.
Elle, même taille que son mari, mais très mince, une certaine ossature identique à celle de ses parents, blonde. Elle s'épile les sourcils
presque en entier, et les redessine au crayon comme c'est la mode. Elle est coquette, des pantalons cigarette ou des robes marquées à la taille, en coton fleuri ou imprimé. Elle ne met pas de
talons, elle est suffisamment grande, et puis quand on boîte, c'est plus facile de marcher à plat...
Elle est belle, ne le sait pas, et n'avance que dans la notion du devoir accompli : son travail, ses études, ses enfants. Le plaisir ? Elle ne semble pas savoir ce que c'est. Ses enfants se
souviennent encore de ce qu'elle leur disait quand ils vivaient encore à la maison :" les ..., on leur "devait" une invitation, "ce n'est pas que j'ai envie de le faire, mais je dois le faire".
Toujours trouver l'excuse du devoir pour faire telle ou telle chose.
D'ailleurs, dans trente ans, sa plus jeune fille lui reprochera de n'avoir aucun souvenir de tendresse de sa part, alors que les futurs petits
enfants eux, auront droit à des calins de leur grand-mère. Peut-être une histoire de génération qui a connu la guerre, celle de 39-45, et qui a gardé les cochons l'été, dans la famille
paternelle, pour ramener du lard et des oeufs à la maison pendant les restrictions ? Le père aussi a connu la guerre, et aussi les bombardements, la fois où des obus sont tombés dans
la maison de l'oncle. De breton il n'a que le nom : il est né à Bergerac, en dordogne, quans sa mère a suivi ses patrons descendus là-bas puisqu'il n'y avait plus de quoi faire vivre tout le
monde chez eux.
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