Le premier service dans lequel j’ai bossé en tant qu’aide soignante est un long séjour. Unité fermée, 20 patients, alzheimers, parkinsoniens, déments séniles. Quelques hommes, surtout des femmes. L’unité était dirigée à l’époque par Marie-Annick. Un petit bout de femme extraordinaire. Je n’ai su qu'elle était religieuse que par hasard, elle ne l’affichait pas. C’est une femme qui vivait en colocation avec d’autres religieuses de sa congrégation dans une HLM d’un quartier défavorisé. Avec vue sur la prison.
Dans cette unité, on pouvait faire des projets. Il fallait les mettre par écrit, fixer l’objectif, et les déposer deux semaines à l’avance.
Alors avec Xavier, l’animateur qui faisait là son service militaire en tant qu’objecteur de conscience, Domi, l’interne du service, et Géraldine, une autre aide-soignante, on a organisé un repas thérapeutique à la maison. Chez moi. Sur un jour de congé, bien sûr, pour ne pas désorganiser le service. Tout est parti d’une dame qui réclamait tous les jours de manger des frites. Et des moules. On a trouvé deux autres patients qui aimaient aussi les moules frites, et c’était parti.
Le matin du grand jour, on les emmène avec la camionnette aménagée du service. Direction le marché. On fait les courses tous ensemble. Puis la maison. Avec les trois fauteuils roulants. J’habitais au rez-de-chaussée, juste trois petites marches. Facile de porter les fauteuils roulants.
On se prépare le repas en prenant l’apéro, le gâteau au chocolat cuit dans le four. Les patients nous racontent plein d’anecdotes qui leur remontent du fin fond de leur mémoire à trous. Le fait d’être "à la maison" leur redonne une gaîté et une présence inhabituelles.
Dans l’après-midi, on a fait une balade en forêt, le chemin des dames qu’il s’appelait, le sentier. On a fait des photos.
Je les regarde souvent, quand je feuillette mes albums. Je sais que mademoiselle E., qui rêvait de frites, en a gardé longtemps quelques unes accrochées au mur dans sa chambre. Elle n’a parlé que de ça pendant de longues semaines. Pour monsieur P., il était bien trop avancé dans sa maladie pour s’en souvenir, mais sur le moment, il a bien apprécié, et a rarement mangé aussi proprement.
Ce qui m’agace aujourd’hui, c’est que je ne me souviens plus du nom de la troisième personne. Je sais sa pathologie, je sais qu’elle s’est souvenue longtemps de cette journée, mais j’ai perdu son nom et son prénom.
Et si c’était moi qui devenais alzheimer ? Ou sénile ?
la mémoire nous joue parfois de bien curieux tours...
(site web)
le: 11/03/2008 20:14:27
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