Quand j’étais petite, j’avais un grand-oncle et une grand-tante maternels qui étaient maraîchers. Quand on venait en vacances en France, j’aimais aller les voir aux halles, parce qu’ils me
donnaient en cachette des carambars. Ils avaient leur place attitrée à l’extérieur, juste devant une des quatre entrées. Ils travaillaient à l’ancienne, et traversaient toute la ville avec leur
immense charrette à bras. C’était à chaque fois un exercice périlleux, parce qu’ils habitaient le haut de la ville, et leur rue était très pentue.
Tonton Joseph avait une dégaine pas possible, le mégot de papier maïs jaune vissé au bec en permanence, le litron de rouge jamais très loin. C’était pas un tendre. Il était cousin germain avec tata Jeanne, sa femme. La peau tannée par le soleil, ronde de bas en haut, le chignon serré bas sur la nuque, elle était femme de tête, et ne s’en laissait conter par personne. Surtout pas par son cousin de mari. Ils ont eu une fille unique, Josette.
Josette est restée vieille fille. Pas par choix. Ses parents ne l’ont jamais laissée se marier. Ils avaient trop besoin d’elle pour le travail, et n’avaient pas les moyens de payer un employé. Josette s’est donc soumise.
Une fois adulte, elle a fait gantière, comme beaucoup de femmes chez elle. Sa ville était à l’époque la capitale du gant, la môme Piaf y achetait les siens, c’est dire…
Josette est ma marraine. On s’est jamais vraiment beaucoup fréquentées, sauf depuis que j’habite dans le sud. Quand je vais voir mes parents, je fais un petit saut chez elle. Elle est vieille, malade, à moitié impotente, et m’a demandé d’être son exécuteur testamentaire il y a deux ans, quand elle croyait qu’elle mourrait pendant son opération du cancer du sein pris très tardivement. Elle était persuadée que son cœur la lâcherait. Elle voulait partir en ayant tout en organisé pour après. Mais comme elle le dit si bien, la mauvaise herbe, c’est résistant. Elle est toujours là. Elle passe de son lit au fauteuil qui est devant la fenêtre. Elle voit ce qui se passe dans la rue. Ses copines viennent lui rendre visite, ses cousines germaines aussi, dont ma mère, qui lui sort les poubelles le dimanche soir.
Elle semble immuable et éternelle. Comme la charrette à bras de ses parents, qui est toujours là. Mais dans la cave, elle.
(site web)
le: 17/03/2008 19:32:10
Derniers Commentaires