Tante Anna frôle aujourd’hui les cent quatre ans. Ou les cent cinq. On ne sait plus trop bien en quelle année elle est née. Elle non plus, d’ailleurs.
Elle a exercé pleins de métiers différents, dont ouvreuse dans un cinéma à Lyon, et ne s’est jamais mariée. Elle a bien été
amoureuse, mais il semblerait que son amoureux soit parti à la guerre et ne soit jamais revenu. On n’en est pas vraiment sûrs, parce que Tante Anna n’a jamais vraiment voulu nous raconter sa vie
privée.
Une des dernières fois qu’on est montée la voir, elle n’était pas chez elle, alors qu’on s’était donné rendez-vous. On a attendu
plusieurs heures, on a demandé aux voisins, on l’a cherchée dans le quartier. Rien. Ni personne. On a pensé téléphoner aux flics… quand on est tombés sur elle, perruque de travers et maquillage
quasi outrancier. Elle ne nous a pas reconnus quand elle nous a croisés. On s’est identifiés, et là, son regard s’est éclairé. On est montés chez elle, il faisait nuit depuis longtemps. Elle
nous a avoué qu’elle était sortie manger au restaurant, et ne retrouvait plus son immeuble. Son appartement ressemblait à un capharnaüm, où s’entassaient dans un amoncellement
invraisemblable des années et des années de journaux, publicités, courriers non ouverts. La cuisine grouillait de cafards et de vaisselle sale entassée n’importe comment.
Tante Anna nous a formellement interdit de toucher à quoi que ce soit. A tour de rôle, on l’a occupée dans le salon pendant que
l’autre jetait ce qu’il pouvait des déchets de la cuisine, vaisselle pourrie y compris. Tante Anna a refusé catégoriquement toute idée de partir vivre ailleurs. Elle était ici chez elle, et
comptait bien y mourir. Qu’on lui foute la paix. Quelqu’un lui faisait les courses nous affirmait-elle, le toubib passait régulièrement, tout était sous contrôle. Entre non assistance à personne
en danger et respect du désir d’indépendance, nous ne savions que faire.
Jusqu’à ce que la dame qui lui faisait les courses la trouve un jour par terre, entre le lit et le mur. Hôpital. Tutelle mise en
place. Puis on envisage son retour à domicile. Mais coup de théâtre, la vieille dame refuse de rentrer chez elle. Elle se sent bien à l’hôpital, elle voit du monde, parle à des gens, les repas
arrivent comme par enchantement, elle mange comme deux… La tutrice lui trouve donc une maison de retraite. Elle s’y adapte magnifiquement.
Pour ses cent ans, on décide de faire un saut là-haut. Elle nous pose les mêmes questions toutes les dix secondes : mais
alors toi tu es qui ? Ah bon ? Et toi, tu es sa femme ? Et vous habitez où ? ETC… en boucle. On la balade en voiture dans Lyon,
on l’emmène au resto au centre ville, elle s’empiffre, et se régale, nous posant toujours les mêmes éternelles questions.
Passent les heures, on la reconduit à la maison de retraite… où elle nous fait une crise de colère, en hurlant qu’on veut la
mettre de force en maison de retraite, qu’il faut qu’on la ramène illico chez elle. Elle a oublié qu’elle vit là depuis plusieurs mois. Elle se calme immédiatement quand la porte de l’ascenseur
s’ouvre à son étage, et qu’elle reconnaît les lieux. Ouf ! En fait c’était sa première sortie, elle n’avait mémorisé que l’intérieur des locaux.
Tante Anna est la grand-tante de mon homme. Il a été traumatisé par l’épisode d’agitation au retour à la maison de retraite.
Depuis, quand il veut des nouvelles de sa tante, il l’appelle au téléphone. C’est moins violent. Et à chaque fois les mêmes questions : mais alors toi, tu es qui ? Et tu habites
où ?...
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